Vendredi 29 août 2025

La reconnexion des cultures et de l’élevage entre exploitations agricoles est prometteuse pour rendre l’agriculture plus durable. Néanmoins, un effet contre-productif peut apparaître et contrebalancer les bénéfices environnementaux attendus, à cause de l’intensification de la production agricole.

Depuis le milieu du XXe siècle, l’agriculture française tend à se spécialiser, avec une déconnexion entre les productions végétales et animales. Ce phénomène a d’abord été observé à l’échelle des exploitations agricoles, quand certaines d’entre elles se sont spécialisées soit en cultures, soit en élevage afin de bénéficier d’économies d’échelle importantes.

Mais cette spécialisation a aussi eu lieu à l’échelle de régions entières qui se sont spécialisées soit en grandes cultures, comme la région céréalière de la Beauce, soit en élevage, comme la Bretagne. Néanmoins, depuis les années 2000, les impacts négatifs sur l’environnement de cette évolution a remis en question la spécialisation de l’agriculture.

En effet, celle-ci va de pair avec son industrialisation, dont les conséquences sur l’environnement sont largement reconnues : pollution de l’eau, dégradation des sols, réduction de la biodiversité, émissions de gaz à effet de serre. Ainsi, la plupart des avantages économiques et environnementaux des agroécosystèmes diversifiés sont perdus lors de la spécialisation.

Carte de la France présentant les spécialisations agricoles par commune. Agreste (2020)

Carte de la France présentant les spécialisations agricoles par commune. Agreste (2020)

Les conséquences de la spécialisation de l’agriculture

Un des principaux écueils de la déconnexion entre cultures et élevages est la gestion de l’azote, alors même que l’azote est un élément indispensable à la croissance et au développement des plantes. Lorsque l’agriculture et l’élevage étaient couplés, les apports en azote des cultures étaient majoritairement apportés par les effluents d’élevage (fumier, lisier), riches en cet élément.

Avec la spécialisation de l’agriculture, les exploitations et régions spécialisées en grandes cultures souffrent d’un déficit en azote, qui est généralement compensé par des achats massifs d’engrais synthétiques. Au contraire, les exploitations et les régions spécialisées en élevage sont caractérisées par un excès d’azote issu des effluents d’élevage qui sont présents en quantités très importantes. Cet excédent est tel qu’une partie de l’azote se perd dans l’environnement et cause des pollutions importantes, comme celle des algues vertes en Bretagne.

Par ailleurs, la question de l’azote s’étend aussi à celle des protéines dans l’alimentation animale, car le constituant principal des protéines est l’azote. Les exploitations et les régions spécialisées en élevage ne produisant pas suffisamment d’aliments pour couvrir les besoins des animaux, elles doivent en acheter. C’est notamment le cas du tourteau de soja majoritairement importé du Brésil, ce qui peut conduire au phénomène de déforestation importée.

« Comment nourrir la France de 2050 sans engrais chimiques ? », Le Monde.

Les échanges entre exploitations, ou comment coopérer pour une agriculture plus durable

Une solution de plus en plus souvent avancée pour faire face à ce déséquilibre dans la gestion de l’azote consiste à valoriser les liens culture-élevage, non pas à l’intérieur des exploitations agricoles, mais entre les exploitations d’une même région : les exploitations de grandes cultures pourraient ainsi vendre des aliments riches en protéines aux exploitations d’élevage, qui pourraient utiliser ces cultures pour nourrir les animaux.

En contrepartie, les exploitations d’élevage pourraient exporter des effluents vers des exploitations de grandes cultures qui manquent d’azote pour fertiliser leurs cultures. Cet exemple d’économie circulaire semble n’avoir que des bénéfices sur le papier, mais qu’en est-il réellement ? Notre article montre que les échanges entre exploitations ne sont pas toujours aussi vertueux, du fait de l’apparition d’effets rebonds.

Effet rebond : de quoi parle-t-on ?

Un effet de rebond apparaît lorsque des gains d’efficacité permettant d’obtenir un même produit ou service à moindre coût, entraînent en « rebond » une augmentation de la consommation de ce bien ou service, ce qui finit par annuler une partie des bénéfices environnementaux initialement réalisés. Dans certains cas extrêmes, l’effet rebond peut entraîner un effet « retour de flamme » lorsque l’augmentation de la consommation compense complètement les bénéfices initiaux.

William Stanley Jevons (1835-1882), l’économiste britannique, auteur de la Question du charbon (1865) et théoricien de l’effet rebond.

William Stanley Jevons (1835-1882), l’économiste britannique, auteur de la Question du charbon (1865) et théoricien de l’effet rebond.

L’effet de rebond a été décrit pour la première fois sous le nom de « paradoxe de Jevons » pendant la révolution industrielle et a ensuite été souvent observé dans de nombreuses problématiques relatives à l’énergie. Un exemple typique d’effet rebond apparaît lorsqu’on utilise plus souvent sa voiture parce qu’elle consomme moins de carburant ou lorsqu’on chauffe plus fortement son logement après avoir installé un système de chauffage performant.

Dans ces deux exemples, l’économie d’énergie, donc la réduction de la pollution initialement prévue, est amoindrie par l’augmentation de la consommation. En agriculture, l’effet rebond a été peu documenté, et d’autant moins lorsque les gains d’efficacité résultent des échanges entre exploitations, comme c’est le cas pour notre étude.

Effets rebond et « retours de flamme » dans certaines exploitations qui coopèrent

À travers notre étude, nous voulions comprendre si l’échange d’effluents ou d’aliments entre exploitations pouvait donner lieu à un effet rebond et donc limiter les bénéfices environnementaux d’une telle coopération.

Pour cela, nous avons réalisé une enquête auprès de 18 exploitations agricoles situées dans la région de Saragosse en Espagne : la moitié des exploitations est spécialisée en grande culture et l’autre moitié en élevage. Parmi ces 18 exploitations, certaines échangent des effluents ou des aliments tandis que d’autres ne le font pas. Nous avons ensuite calculé deux indicateurs de l’effet rebond de l’azote : l’un pour les exploitations de grandes cultures pour découvrir si les échanges permettent de consommer moins d’engrais synthétiques et l’autre pour les exploitations d’élevage pour découvrir si les échanges permettent de limiter les risques de fuites d’azote dans l’environnement.

L’analyse des résultats montre que seulement une exploitation de grande culture sur quatre utilise moins d’engrais synthétiques grâce à l’échange d’effluents. Les trois autres connaissent, non pas un effet rebond, mais un effet « retour de flamme ». Elles utilisent bien des effluents, mais continuent aussi d’appliquer des engrais synthétiques. Peut-être les agriculteurs craignent-ils que les effluents seuls n’apportent pas assez d’azote aux cultures ? Ils continueraient alors d’utiliser des engrais synthétiques pour s’assurer d’obtenir de bons rendements.

Dans les exploitations d’élevage étudiées, deux exploitations sur les cinq qui échangent des effluents ont des pertes d’azote plus faibles que celles qui n’en échangent pas. Les trois autres exploitations subissent un effet rebond (pour l’une d’entre elles), voire un effet « retour de flamme » (pour deux d’entre elles). Comment cela s’explique-t-il ?

En exportant des effluents vers d’autres exploitations, ces fermes se sont libérées d’une contrainte réglementaire qui limite le nombre d’animaux par hectare afin de pouvoir gérer leurs effluents correctement. Sans cette contrainte, elles peuvent élever plus d’animaux, augmentant par la même occasion leurs achats d’aliments, ce qui augmente le risque de pertes azotées.

À travers notre étude, nous montrons qu’il est important de questionner les potentiels effets rebond en agriculture, car, c’est un sujet trop souvent oublié lorsqu’on promeut des nouvelles pratiques qui sont a priori bénéfiques pour l’environnement. En effet, dans notre étude, des effets rebond sont parfois apparus lorsque les grandes cultures et l’élevage étaient reconnectés grâce à des échanges entre fermes.

Autrement dit, la coopération entre les fermes spécialisées n’amène pas forcément des économies d’azote et donc des bénéfices environnementaux. Néanmoins, cette coopération reste une piste prometteuse pour diminuer les impacts négatifs de l’agriculture, tout en profitant des avantages de la spécialisation agricole, à condition de faire en sorte d’éviter les effets rebond.

Pour cela, des mesures plus ambitieuses sur la taille des troupeaux ou sur la gestion de l’azote devraient être mises en place afin d’éviter une intensification de la production agricole. Le Danemark a récemment pris cette direction en proposant aux agriculteurs l’équivalent de 100 dollars par tonne pour qu’ils réduisent les émissions de gaz à effet de serre provenant de la fertilisation azotée.The Conversation

 

Julia Jouan, Enseignante-chercheuse en économie agricole, UniLaSalle; Matthieu Carof, Enseignant-chercheur en agronomie, Institut Agro Rennes-Angers; Olivier Godinot, maître de conférences en agronomie et Thomas Nesme, Professeur d'agronomie à Bordeaux Sciences Agro, Inrae

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.